Alexandre Dollé, éleveur, vente directe de viande bovineJocelyne Rivera et son gendre, Alexandre Dollé, nous reçoivent à la ferme des Deytras. Séverine, la compagne d'Alex, est encore au travail, il est plus de 20 heures. Alexandre, la poignée de main en béton, la trentaine vigoureuse, carrure de rugbyman, et pour cause, il estrugbyman.Je suis originaire de Haute-Saône, mon grand-père était vétérinaire, éleveur de chevaux. Mon père vétérinaire aussi, et mon grand-père côté maternel, viticulteur du côté de Cognac. Donc l'agriculture, on peut dire que je suis tombé dedans quand j'étais petit. Je m'étais tout de même orienté vers l'ingéniérie industrielle.Etudiant, je jouais au rugby quatre fois par semaine, et m’entraînait en compétition à cheval trois fois par semaine. C'est dans le monde du cheval que j'ai rencontré Séverine, elle travaillait à l'Etrier du Dauphiné. Maintenant elle est monitrice au Troubadour, à Moirans. Elle est toute légère, toute menue... Mon beau-père, qui était proche de la retraite, me voyait bien le remplacer à la ferme. Son décès a précipité les choses, je me suis installé aux Deytras et j’ai arrêté le cheval en compétition. Après une période de transition de 2006 à 2008, j'ai cessé mon travail d'ingénieur pour ne plus me consacrer qu'à la ferme. J'ai commencé par une formation pour adulte, que j'ai suivie à Vif de 2008 à 2009. L'objectif était de passer le BPREA, Brevet Professionnel de Responsable d'Exploitation Agricole. Cela portait sur tous les problèmes d'une installation agricole, la réglementation, les compétences et cahiers des charges nécessaires à l’obtention de subventions et de prêts bonifiés. J'ai donc pu à la fois me crédibiliser vis-à-vis des banques et monter mon projet. En mars 2012 je devenais officiellement agriculteur-éleveur.C’est pendant cette phase d’élaboration de mon projet que j’ai choisi de faire des Angus. Le réseau de mon père m'avait fait découvrir cette race, d'origine écossaise, la plus développée dans le monde, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Suisse, et tout le continent américain, dont l'Argentine, pour la qualité de sa viande. Elles ont des pattes plus courtes que les charolaises ou les limousines, mais elles sont tout aussi profondes de poitrail, donc elles sont rustiques, légères de squelette, et valorisent bien les terrains montagneux comme ici.Elles sont noires uni ou rouges uni, et naturellement sans cornes. Ce sont de très bonnes mères, elles s'occupent bien de leur veau, et elles sont paisibles, très placides. Elles développent peu de stress, du coup il y a peu de toxines dans leur viande, d'où sa tendreté et son goût exceptionnels. Par contraste, les limousines que je voulais élever au départ sont sauvages, agressives dès qu'elles ont un veau. Elles peuvent être dangereuses. D’où mon choix.Mais bon je n'ai pas trouvé immédiatement de troupeau Angus, et de toute façon je n'avais pas le financement nécessaire. En 2011, la banque a validé mon projet d'acheter des vaches Angus. J'ai cherché en Suisse, mais elles étaient très chères. Finalement j'ai trouvé dans le Gers un éleveur suisse qui prenait sa retraite et vendait tout son troupeau. J'ai emprunté pour acheter les bêtes et leur construire un hangar. On a attaqué le bâtiment (vert sur la photo) en 2012, il est maintenant fini à l'intérieur. A ce jour j'ai 90 bovins, dont 35 adultes. Les bêtes sont transformées à l'abattoir, et nous faisons de la vente directe par colis au magasin de producteurs de Claix, dans la zone des Bauges. Nous sommes 11 agriculteurs associés à tenir le magasin en rotation. Moi je vends aussi des colis grâce au bouche-à-oreille, à mes copains de rugby, mes anciennes relations professionnelles, et la famille. Et je suis assez content parce la demande augmente plus vite que mon offre.
Mais vous bossez tout le temps !?Je compte pas mes heures. Il faut faire ce qu’il y a à faire, et ça fait beaucoup... Et puis il faut que je termine mon bâtiment; mais bon j’ai de la chance, j’ai beaucoup d’aides extérieures, les copains, les voisins, je suis bien nourri chez belle-maman, j’ai une femme que j’aime, c’est la vie de chateau, pourvu que ça dure !Donc au total vous avez combien de bêtes ?En plus des vaches, j'ai 11 chevaux, dont 7 en pension, et un élevage de poneys Shetland, avec 4 mères et deux étalons. Au total 35. Ils ont de la place pour le pâturage, mais avec tout ce monde je manque encore de terres pour le fourrage. Les vaches et les chevaux pâturent bien, le plus long c’est d’entretenir les haies et les clôtures.Et justement, pour entretenir tout ça, vous faites comment ?Dans les coteaux, c’est plus difficile, j’y mets des génisses, qui ont peu de besoins alimentaires, et je fais pâturer les refus —ce qu’elles ont laissé— par les poneys qui eux finissent de nettoyer comme il faut. Les réglementations européennes vous posent problème ?Non, ici, ce qui nous impacte le plus c'est la pente des terrains, souvent il n'y a pas de mécanisation possible.Vous m'avez dit que vous aviez deux taureaux. J'ai entendu dire qu'un taureau est un danger pour un éleveur, parce qu'il le considère comme un rival. C'est vrai qu'il faut faire attention. Mais ce sont des Angus, donc déjà ils sont moins agressifs, et ils n'ont pas de cornes, c'est un risque en moins. Et puis avec les taureaux je ne crée pas de lien, il faut qu'ils aient peur de moi. Question de bon sens… Tenez, une fois, il y avait un petit veau qui ne voulait pas sortir de l'étable, sa mère était déjà dehors. J'ai essayé de le pousser, il ne voulait rien savoir. Alors je l'ai pris dans mes bras, je l'ai complètement empêché de bouger. Du coup il s'est mis à pleurer, à appeler sa mère, qui tout de suite est revenue voir ce qu'on faisait à son petit. Elle était inquiète. Quand j'ai lâché le petit, il s'est collé à sa mère, que j'ai poussée dehors, et bien sûr il l'a suivie. Le management des bêtes, c'est plus simple que les humains…18 novembre 2014propos recueillis parBernard Moro et Paul Riondet